La place et le rôle des femmes dans la création et l’évolution des technologies

Rédacteurs :
Anaïs Audabram


Alors qu’en 1955, Jacques Perret propose le mot féminin “ordinatrice” pour traduction au terme anglais “computer”, les métiers en rapport à l’informatique et aux nouvelles technologies se masculinisent. Pourtant, nous ne manquons pas de modèles féminins impliqués dans la création technologique !

L’exemple souvent rapporté est la mathématicienne anglaise Ada Lovelace, auteur du premier programme informatique au XIXe siècle. Mais nous pouvons en citer d’autres : Hedy Lamarr qui, durant la seconde guerre mondiale, mit au point un système de codage des transmissions qui fut très utilisé dans la téléphonie et fut le point de départ du WI-FI. Margaret Hamilton, informaticienne et ingénieure au MIT a réalisé le logiciel embarqué de navigation de la navette Apollo 11. Alice Recoque est, quant à elle, pionnière dans l’architecture des ordinateurs et dans la recherche sur l’intelligence artificielle. Sans oublier, Shirley Ann Jackson, première femme afro-américaine à recevoir un doctorat du MIT en physique nucléaire, dont les travaux furent le point de départ de l’invention de technologies tel que le téléphone tactile. Tant d’importantes avancées technologiques mais toujours si peu de reconnaissance.

Quelles initiatives ont été organisées pour lutter contre les discriminations par le genre dans le domaine des nouvelles technologies ? De quelle façon la création artistique participe t-elle à une forme d’émancipation féminine quant aux nouvelles technologies ? Au travers de cette petite leçon élémentaire, nous revenons sur la façon dont les femmes s’affranchissent des stéréotypes liés à leur genre et parviennent à se faire une place dans ces domaines devenus essentiellement masculins.

Nous nous limiterons à une étude relative à l’occident. Discuter ici de l’accès des femmes aux nouvelles technologies dans le monde ainsi que des alternatives et actions organisées afin d’y remédier nous demanderait l’espace d’un second article.

Utopies et cyberféminisme

Dans les années 90, de petits groupes de femmes se rendent compte qu’elles vivent dans une société en pleine mutation dans laquelle les nouvelles technologies auront une place de premier choix. Inspirées par Donna Haraway et son célèbre manifeste Cyborg, science-fiction féministe positionnant le cyborg comme solution aux discriminations de genre, elles souhaitent remédier à cette mise à l’écart. Et si les nouvelles technologies pouvaient être synonymes de libertés et d’émancipation ?

En 1992, le collectif artistique VSN Matrix nomma ce nouvel élan “cyberféminisme”. Quelques années plus tard, le réseau Old Boys Networks se mit en place afin de regrouper les cyberféministes autour de concepts et actions communes. Une série de conférences fut organisée autour des notions de genre, d’activisme, de nouvelles technologies et réseaux. Ces événements donnèrent naissance au manifeste 100 Anti-Thèses du Cyberféminisme, exprimant une non-définition du mouvement.

Nathalie Magnan, (h)acktiviste et membre du collectif Old Boys Networks, a grandement participé au mouvement cyberféministe en mettant en place diverses initiatives. Pour les rencontres Zelig, elle animait, notamment, des ateliers sur les domaines technologiques et informatiques qui n’étaient ouverts qu’à ceux qui pouvaient se dire femme le temps de l’atelier. Cette figure du cyberféminisme a donné sa vie au travail sur la porosité des frontières, notamment de genre. Pour en savoir plus, l’événement Trans//border, qui s’est déroulé à Marseille en 2018, se donnait pour mission de retracer les activités de Nathalie Magnan autour de tables rondes, projections et expositions.

Néanmoins et malgré ses belles promesses, le cyberféminisme disparaît avec le début des années 2000 et du web 2.0 transformant l’espace digital en société de contrôle (cf Michel Foucault et Gilles Deleuze). Le mouvement ne réussit pas à utiliser les nouvelles technologies et internet afin de changer notre société emplie de discrimination mais permit bien l’apparition d’une nouvelle dynamique féministe.

Un peu de féminin

“En France, les femmes ne représentent que 28% des salariés en entreprise Tech et 10% des startups sont dirigées ou co-dirigées par des femmes.” (cf Edito #JDF19). Ces chiffres nous permettent de visualiser l’importante disparité qu’il existe toujours entre les genres dans le domaine des technologies. De quelle façon corriger cette tendance ?

Pour Femmes@numériques, la faute est à l’éducation et c’est par ce biais que nous réussiront à changer les mentalités et faire apparaître plus de femmes dans les secteurs du numérique et des innovations technologiques. Dans cette perspective, différentes initiatives sont à saluer. Parmi celles-ci, la Journée de la Femme Digitale qui en mars 2019 s’est associée à l’UNESCO. Ensemble, ils proposent l’exposition Remarkable Women in Technology qui présente des femmes inspirantes œuvrant dans les différents domaines des technologies. Sans oublier leur prix #LesMargaret qui, tous les ans, honore une femme engagée dans le numérique.

À Paris, nous pouvons également trouver l’événement Computer Grrrls proposé par la Gaîté Lyrique. Cette manifestation regroupe des tables rondes, masterclass, ateliers et conférences en plus d’une exposition. Tout ceci dans le but de décrypter et questionner la place des femmes dans les nouvelles technologies et le numérique. Il est important aussi de mentionner le projet SALOON regroupant les femmes impliquées dans les arts. Ce réseau international souhaite promouvoir la scène artistique féminine ainsi que générer de nouvelles dynamiques. Nous pouvons également citer WIFilles, programme de FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion) qui souhaite éloigner les stéréotypes et initier les jeunes filles au code informatique et à l’utilisation de diverses technologies. WIFilles permet un partage de connaissances nécessaires au changement des mentalités.

Et toutes ces initiatives ne sont que l’exemple de la diversité de ce qui se construit autour de ces problématiques. Cette visibilité permet aux femmes de se montrer présentes dans les domaines des nouvelles technologies et du numérique. Le résultat est de briser les stéréotypes de genre qui y sont liés et ainsi provoquer un changement des mentalités.

Ici, chez ZINC, nous proposons également des ateliers afin de vous prouver que la technologie et le numérique sont accessibles à tous et que c’est ainsi que tout un chacun devrait l’aborder.

La création artistique : outils d’émancipation

Afin de s’émanciper, les femmes se sont impliquées au sein de la recherche et la création artistique. Au XIXème, George Sand publiait sous un pseudonyme masculin et s’habillait en homme afin de se libérer des interdits imposés aux femmes. Au XXème, Simone De Beauvoir ou l’écoféminisme (cf l’anthologie Reclaim d’Emilie Hache) accusent l’enfermement des femmes dans leur corporéité. Fin XXème, des artistes souhaitent enclencher un processus d’émancipation par les arts, parmi ceux-ci : Orlan et Niki de Saint Phalle. Au travers de leurs œuvres, Orlan se réapproprie son corps afin d’en reprendre le contrôle quand Niki de Saint Phalle représente des femmes décomplexées et sorties des stéréotypes de genre.

Aujourd’hui, nous vivons dans une société dont la tendance est la discrimination genrée dans les secteurs liés aux nouvelles technologies et au numérique. Des artistes, parfois un peu activistes, pointent les débordements de ces technologies qui s’insinuent petit à petit dans les moindres recoins de nos vies. Ils s’attachent à en étudier les répercussions, tout en les détournant afin de creuser les questions de distinction par le genre.

Précurseur du net-art, l’artiste Mouchette s’interroge sur la distance créée par l’écran d’ordinateur et la frontière que celui ci représente (cf Annie Gentès). Le site web réalisé par l’artiste apparaît tel un journal intime et place le spectateur face à du contenu posté par une jeune fille suicidaire et sexuellement précoce.

Plus récemment, l’artiste Signe Pierce, qui se qualifie elle même de “techno-féministe”, souhaite dénoncer les excès de la présence des nouvelles technologies dans nos quotidiens ainsi que dans la société. Avec l’installation Big Sister’s Lair exposée à Leipzig en 2018, l’artiste questionne l’existence du privée et s’interroge quant à la perte de contrôle dans notre ère technologique. “Are we ever alone ? Who else is present when we are in the supposed privacy of our bedroom ?” (cf Signe Pierce - Sommes nous vraiment seuls ? Qui d’autre est présent quand nous sommes dans la supposée privacie de notre chambre ?)

De son côté, Jennifer Chan, dont l’œuvre *a total JizzFest* est actuellement exposée au sein de l’exposition Computer Grrrls, est également une artiste impliquée dans les problématiques de genre et technologies. L’artiste s’empare de l’image des personnalités influentes qui ont bâtit des entreprises dans le secteur de la technologie et les utilise afin de réaliser une vidéo humoristique. Après avoir visionner son œuvre, une question se dessine sur nos lèvres : où sont les femmes ? Notre monde de technologie n’est-il que masculin ?

Et maintenant ?

En 2016, Cecilia d’Anastasio publiait un article inspirant dans le magazine TheNation dans lequel elle donnait un coup de pouce à la scène artistique féminine. Effectivement, elle offrait ses conseils quant à des façons de ré-enclencher une forme de cyberféminisme par l’utilisation des outils et technologies qui nous sont disponibles aujourd’hui. Elle fait, notamment, référence aux casques de réalité virtuelle et à l’espace de liberté que ce dernier offre. Se parer d’un casque et changer d’espace, changer de corporéité, de genre peut-être même ?

Et parce que c’est un grand plaisir de soutenir les actions du collectif Roberte La Rousse, dont l’objectif est la sensibilisation au travers d’un détournement de la règle de grammaire “le masculin l’emporte sur le féminin” : la genre ne doit être une limite à aucune type de création. Vous l’avez lue, une monde de possibilitées vous est désormais disponible !

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